The Walker and the lost soul
Le promeneur et l’âme égarée est un projet qui réunit sculpture en céramique et écriture. Il prend sa source dans un souvenir d’enfance, au cœur des paysages de Lituanie où j’ai grandi. Notre maison familiale se situait au bord d’un lac, entourée d’une forêt. Lorsque nous nagions loin du rivage, ma sœur me racontait que les arbres que nous sentions sous nos pieds appartenaient à une ancienne forêt engloutie. Cette histoire, transmise comme un conte, constitue le point de départ de cette recherche. À travers cette mémoire, le projet explore les liens entre imaginaire, paysage et déracinement. Le conte devient un espace de transmission où le réel et la fiction se confondent pour interroger les effets de l’exil sur les individus. Il permet d’aborder la manière dont les récits façonnent notre rapport au territoire, à la mémoire et à l’identité.
Le promeneur et l’âme égarée s’intéresse à l’expérience du déplacement contraint, souvent provoqué par des contextes géopolitiques, économiques ou sociaux. Entre la nécessité de s’adapter à un nouvel environnement et la perte irréversible du lieu d’origine, le projet questionne les formes de reconstruction qui émergent après le départ. Les sculptures en céramique donnent corps à des figures anonymes, fragiles et silencieuses. Elles apparaissent comme des présences errantes, suspendues entre plusieurs mondes, portant les traces d’une mémoire incomplète. Leurs formes évoquent autant des vestiges archéologiques que des silhouettes fantomatiques, témoignant de ce qui subsiste lorsque les territoires disparaissent ou deviennent inaccessibles.
L’écriture accompagne ce paysage sculptural comme une matière narrative. Elle prolonge le conte initial et ouvre un espace de réflexion sur les récits que les personnes déplacées inventent pour préserver un lien avec leur terre natale. Entre mémoire intime et histoire collective, le projet interroge la possibilité de s’enraciner ailleurs sans renoncer à ce qui constitue son origine.
À travers Le promeneur et l’âme égarée, j’explore les notions de mémoire, de transmission et d’appartenance. Le projet propose une réflexion sur les conséquences humaines du déracinement et sur la capacité de l’imaginaire à devenir un lieu de résistance face à l’effacement des territoires, des histoires et des identités.
Le promeneur, 2024, grès émaillé, 54X24X24cm
Le promeneur 02, 2024, grès émaillé, 60x28x28cm
Le promeneur 05, 2024, grès émaillé, 33X23X18cm
AN1-AN5
Mask/01, 2024, grès émaillé, 29X17X18cm
Le promeneur 01, 2024, grès émaillé, 40x21x21cm
Handcrafted sculpture in my studio in Toulouse, 2023.
Photographed by: Egle Simkus
Photography assistant: Thomas Sareoua
Le promeneur 04, 2024, grès émaillé, 50x45x45cm
Le promeneur 03, 2024, grès noir émaillé, 60x49x49cm
AN1-AN5
Le conte
Il y a de cela bien longtemps, lorsque le monde était encore jeune, vivait en Lituanie un peuple appelé les Romuva. Ces Romuva étaient des créatures mi homme mi femme, mi animal mi roche, mi eau mi herbe et elles avaient le don de voir ce qui était invisible comme le silence, le vent et le vide mais aussi l’âme des bêtes, l’esprit des arbres et l’intelligence des pierres. En vérité, ce peuple et le monde ne faisaient qu’un et quand un Romuva naissait, la terre lui creusait un berceau entre une roche et un arbre et quand un Romuva mourait, la terre lui creusait un tombeau entre une source et une montagne.
Mais un jour, les eaux submergèrent la terre et le village des Romuva fut englouti sous les profondeurs d’un immense lac. Les années puis les siècles passèrent et seuls les saules, les pierres et les animaux gardèrent vivant le souvenir des premiers habitants de la terre. Les humains qui peuplaient désormais la Lituanie ne se doutaient pas que sous les eaux vertes et glacées de ce lac, un peuple attendait de renaître à la vie. Seuls quelques plongeurs intrépides qui avaient osé s’aventurer dans les profondeurs du lac disaient avoir aperçu d’étranges créatures au fond de l’eau mais personne ne les croyait jamais. Cependant il advint qu’une sécheresse sans précédent força les populations à puiser l’eau du lac pour survivre. En quelques années, il fut entièrement vidé et asséché, révélant, aux yeux des humains stupéfaits, l’existence de l’Ancien Peuple des Romuva. Pour survivre à l’inondation, ceux-ci avaient adopté la forme de l’argile du fond des eaux, la souplesse des algues et la sagesse des poissons. Mais leur forme indéterminée inquiéta les humains qui emprisonnèrent les Romuva. Les plus jeunes furent forcés de prendre forme humaine par des traitements barbares mais les plus âgés, incapables de s’adapter, se transformèrent en colosses d’argile qui se desséchèrent au soleil. Et les ancêtres du village devinrent des statues immobiles exhibées comme des curiosités.
Un seul Romuva parvint à s’échapper du laboratoire où on le torturait et pour rester libre, il emprunta le courant d’une rivière et tourna le dos aux humains. Hélas la métamorphose avait déjà commencé et il perdit peu à peu la belle âme de l’Ancien Peuple tissée avec le vent des plaines et les ruisseaux des montagnes, avec le chant des loups et le murmure des saules. Alors il se transforma en humain dépourvu d’âme, d’une pâleur fantomatique, que tout le monde prenait pour un mort revenu à la vie. Et le Romuva commença à errer dans les villes et les villages, dans les forêts profondes et les lacs glacés à la recherche de l’antique âme de l’Ancien Peuple et les populations qui le voyaient déambuler sans relâche se mirent à l’appeler « Le Promeneur ». Il se heurta à la méchanceté des hommes, il s’écorcha aux barbelés des champs, il buta sur des murs d’enceinte, il fut poursuivi pas des chiens, il respira l’air nauséabond de cités immenses, il pleura sur les ruisseaux taris et les animaux massacrés mais ne trouva pas son âme. Et pourtant elle était bien là mais la trouver n’était pas chose facile car elle se dissimulait à l’abri des regards. Elle se nichait dans le creux d’un trottoir, à l’ombre d’une maison abandonnée ou dans les souvenirs d’un grenier poussiéreux. Il fallait la chercher là où personne ne s’attendait à la voir, par exemple, dans les poussières en suspension lorsque le soleil est au zénith ou dans les gouttelettes d’une brume matinale.
Le secret de l’âme perdue était sa complicité avec le chaos, son ami de toujours, qui l’aidait à se cacher dans l’impalpable, dans ce que les êtres humains ne pourraient jamais toucher. Elle avait le pouvoir de se fondre parmi les plus petites molécules des corps, tout comme dans le cosmos le plus lointain. En réalité, elle aurait bien aimé s’incarner de nouveau et sortir de sa désespérante solitude, mais plus personne n’était capable de la voir, car les humains ne savaient plus regarder. Autrefois, du temps de l’Ancien Peuple, elle était partout, régnant sur le monde comme un insecte prolifique. On pouvait la trouver se reposant sur l’écorce d’un arbre, dans les torrents printaniers ou dans les couleurs éblouissantes d’un champ de blé. Puis les Romuva avaient été engloutis et leurs lointains descendants avaient petit à petit perdu leur âme en oubliant de regarder le monde car ils n’avaient pas compris que le monde et l’âme ne faisaient qu’un et qu’en détruisant le premier, ils se détruisaient eux-mêmes. Et c’est précisément cette surdité au monde que les humains avaient inoculé au Promeneur et qui s’était répandue en lui comme une lèpre. Et parce qu’il n’avait plus les yeux pour percevoir la douleur et la beauté du monde, le dernier des Romuva fut condamné à errer éternellement à la recherche de son âme.
On dit que certains soirs, dans les forêts profondes de Lituanie, entre chien et loup, on voit passer la silhouette d’une étrange créature qui marche à grandes enjambées. On dit même que parfois on entend les arbres pleurer sur son passage.